
« Ce serait un grand péché de ne pas être ici » : c’est par cette phrase empreinte d’humour que le Maître de l’Ordre, le frère Gerard Francisco Timoner, OP, a salué la fraternité laïque de Norfolk, dans le Massachusetts, déclenchant quelques rires complices.
La visite du Maître de l’Ordre en juin 2025 s’inscrivait dans le cadre de la visite canonique de la Province de Saint-Joseph (Province de l’Est des États-Unis). Le lieu de la rencontre était pour le moins inhabituel : derrière les murs d’une prison. En effet, au sein du centre pénitentiaire d’État de Norfolk, la plus grande prison du Massachusetts, une communauté de laïcs dominicains s’assemble, réunissant des membres situés des deux côtés des murs. Pourtant, la joie dominicaine qui a imprégné la rencontre a largement fait oublier les barreaux.
Depuis le frère Timothy Radcliffe, OP, aucun Maître de l’Ordre n’a manqué l’occasion de venir ici, et la reconnaissance pour cette fidélité était palpable dans la salle. La rencontre a commencé par la célébration de la messe, au cours de laquelle le Maître de l’Ordre a prêché sur la liberté intérieure. Celle-ci, a-t-il affirmé, commence toujours par le pardon et la réconciliation : « Pardonner, c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’était vous ».
C’est ce pardon qui ouvre aux enfants de Dieu une véritable liberté : celle qui fait oublier les murs et ouvre le ciel. Le Maître a raconté qu’un frère avait un jour demandé à des moniales cloîtrées ce qu’elles faisaient toute la journée derrière les murs. Elles lui avaient répondu, avec sagesse et malice, que tout dépendait du point de vue : qu’on soit devant ou derrière les murs, l’essentiel était ailleurs, et que la « prison » du visiteur était simplement plus vaste. Une réponse typiquement dominicaine, alliant profondeur et humour.

Mais le Christ, a souligné le Maître de l’Ordre, transforme toute « isolement » en « consolation ». Cette joie et cette consolation ont également traversé la rencontre fraternelle qui a suivi. Les membres de la communauté, ainsi que Ruth Raichle, fondatrice et animatrice de la fraternité dans l’esprit de Béthanie, ont partagé leur expérience et leur témoignage.
Un des frères incarcérés a évoqué avec émotion les origines de la communauté, qui a dû surmonter bien des obstacles avant d’être officiellement reconnue comme fraternité laïque dominicaine. L’idée même qu’une telle fraternité puisse exister en prison paraissait improbable à bien des observateurs. L’un des moments marquants de son histoire fut la participation à la béatification du bienheureux Jean-Joseph Lataste OP, fondateur de la Fraternité Béthanie : à cette occasion, des chants composés et enregistrés en prison furent diffusés. Aujourd’hui encore, la communauté demeure unie dans la prière avec ses membres décédés.
Ce qui frappait, c’était la paix intérieure évidente des frères détenus, qui avaient manifestement trouvé Dieu et, avec lui, leur propre vérité. La messe et la rencontre se sont déroulées dans une atmosphère profondément fraternelle et spirituelle, rendant manifeste notre fierté et notre reconnaissance d’avoir pour frères ces laïcs dominicains vivant derrière les barreaux depuis des décennies, mais aussi ces laïcs « de l’extérieur » qui forment avec eux une seule et même communauté, faisant des murs de la prison une frontière purement extérieure.
Une inscription écrite à la craie dans le chœur de la chapelle résume cette espérance : « Jean 3,16 ». Comme une ancre d’espérance, ce verset s’y lit :
« Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »
Et cette expérience de l’amour divin était palpable, vécue comme une grâce très réelle.
Le frère dominicain qui rend régulièrement visite à la fraternité nous a également invités à lui confier nos intentions de prière : les prières de cette communauté sont puissantes. Ainsi, la mission apostolique du groupe dépasse largement les murs de la prison. Ruth Raichle affirme que ces hommes ressemblent en bien des points à des religieux cloîtrés : « Par leurs prières, ils sauvent des âmes ; par leur témoignage, ils encouragent d’autres détenus à chercher le Christ ». Et d’ajouter : « Je les appelle toujours mes vrais missionnaires, car ce sont eux qui amènent d’autres hommes à l’église ».
L’un d’eux confiait qu’il n’avait au départ aucun espoir d’avenir : « Paralysé par mon passé, par les choix que j’avais faits… paralysé par la honte et le remords », disait-il. Mais aujourd’hui, il croit que sa vocation est de consacrer le reste de sa vie à aider les autres.
C’est donc un lieu de vie dominicaine extraordinaire que nous avons découvert, dans un cadre des plus inattendus. Et il m’est revenu à l’esprit cette parole de Jacob après son rêve de l’échelle vers le ciel, sur une terre pourtant dure et fermée :
« Vraiment, le Seigneur est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas » (Gn 28,16).
Frère Thomas G. Brogl, OP
Socie du Maître de l’Ordre pour l’Europe
